Il y a 100 ans naissait Joseph Wresinski…

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Figure de la lutte contre la misère, le père Joseph Wresinski est né il y a tout juste 100 ans, le 12 février 1917. Il est le fondateur d’un mouvement bien connu de la lutte contre l’exclusion sociale : ATD Quart Monde (Agir Tous pour la Dignité) , qui fête ses 80 ans cette année. Retour sur une vie exceptionnelle.

« Ce jour-là, je suis retourné dans le malheur ! »

C’est ainsi que le Père Joseph Wresinski résuma un jour sa première visite au Camp des Sans-Logis de Noisy-le-Grand (Seine-Saint Denis), en juillet 1956. Le malheur, cet « insurgé de la misère » l’avait reçu en cadeau à sa naissance, le 12 février 1917, dans un autre camp, à Angers, dans l’ancien grand Séminaire, parmi les « étrangers indésirables » dont faisaient partie ses parents, suspectés de collaboration avec l’ennemi.
Un père polonais, une mère espagnole, il n’en fallait pas plus en ces années de guerre pour interner un couple dont le premier enfant venait de naître, et dont le deuxième, succomba très vite aux pires conditions d’existence : le jeune bébé mourra de faim…

Pour Joseph, la survie sera difficile

La guerre terminée, la famille Wresinski est « relogée » dans un taudis. C’est là qu’elle fait la connaissance des Sœurs du Bon Pasteur qui habitent le même quartier. Leur accueil, leur présence, leur tendresse même, adoucissent ces 10 années éprouvantes : Joseph et son frère aîné, après avoir servi la messe et déjeuné au couvent, repartent toujours avec de la nourriture et 2 francs par semaine.
Grâce aux Sœurs, ils restent près de leur mère. Le père, usé par les humiliations, disparaît peu à peu de leur vie. Ils vont à l’école et non à l’orphelinat. Après bien des tribulations dues à la guerre de 1939-1945, et avec l’aide financière de la famille d’une des religieuses, Joseph peut enfin entrer au Grand Séminaire de Soissons et être ordonné prêtre le 29 Juin 1946.
Dès le 2 Juillet, il est à Angers où il célèbre sa troisième messe dans cette communauté qui lui a tant donné.

Joseph Wresinski avec "son peuple", les pauvres et les petits...

Joseph Wresinski avec « son peuple », les pauvres, les petits…

Les épreuves ne sont pas terminées…

Les épreuves ne sont pas terminées : la maladie est une autre forme de misère. Hospitalisé 2 ans plus tard pour tuberculose (alors qu’il a commencé des prédications sur la pauvreté), il se retrouve au sanatorium jusqu’en mai 1950. Et c’est allongé sur une civière qu’il assiste aux obsèques de sa mère décédée accidentellement. A peine rétabli, il va de « l’enfer noir » des mines de charbon du Nord à « l’enfer blanc »  des mines de sel de Sicile, avec toujours cette hantise de l’injustice et de la misère.
Et il ne s’arrête jamais :
pèlerinage à Rome, semaine chez les Petits Frères de Charles de Foucauld, charge pastorale de 4 paroisses dans l’Aisne qui se mêlent aux voyages en Espagne, Rhénanie, Israël et ses kibboutz, sans oublier la récolte des betteraves avec les ouvriers et la restauration de son église de Dhuizel, dans l’Aisne…
« A la messe, il demandait aux ouvriers de s’asseoir aux premiers rangs et les bourgeois s’agaçaient d’être derrière », explique Bruno Tardieu, membre d’ATD Quart Monde.

Reportage de l’Ina (Institut National de l’Audioviduel) sur Joseph Wresinski :

 « Que celui qui sait apprenne à celui qui ne sait pas »

Le 14 juillet 1956 est une date importante : Joseph Wresinski entre pour la première fois dans un bidonville, à Noisy-le-Grand, où vivent dans un total dénuement 250 familles expulsées de leur logement, soient plus de 1370 personnes parmi lesquelles 800 enfants…
Le terrain a été acheté avec les fonds réunis par l’Abbé Pierre après son appel de l’hiver 1954. « Cité d’urgence » est le nom pompeux donné à ce camp qui rappelle celui d’Angers. Les « igloos » ainsi construits n’ont ni eau, ni électricité, ont le sol en terre et le toit en tôle ondulée. Dans l’urgence, les Compagnons d’Emmaüs ont fait ce qu’ils ont pu avec ce qu’ils avaient.
Le Père Wresinski racontera plus tard qu’il a fait à pied,  « comme un clochard » les quatre jours de route de Dhuizel à Noisy-le-Grand, rencontrant et côtoyant d’autres errants, « pour arriver près d’eux comme eux ».

Le bidonville de Noisy le Grand, en Seine-Saint-Denis, et ses "baraques" en tôle ondulée.

Le bidonville de Noisy le Grand, en Seine-Saint-Denis, et ses « igloos » en tôle ondulée.

C’est là qu’il va s’installer immédiatement et pour plusieurs années, retournant à un malheur qu’il a trop bien connu. « Aujourd’hui comme hier, l’enfant pauvre n’a pas d’enfance ; les responsabilités lui viennent dès qu’il tient sur ses jambes », écrit-il.

Un an plus tard, ATD Quart Monde voit le jour

Un an plus tard, en 1957, avec l’aide d’amis et de bénévoles, ATD Quart Monde voit le jour. Geneviève de Gaulle-Antonioz, nièce du Général et rescapée du camp de concentration de Ravensbrück, rejoint le mouvement et en accepte la présidence. Habitants du camp et volontaires venus de partout construisent un jardin d’enfants, un atelier, une laverie, un salon de coiffure, une bibliothèque et une chapelle baptisée « Notre-Dame des Sans-Logis et de Tout le Monde ».

Notre-Dame-des-Sans-Logis-et-de-Tout-le-Monde : construite en 1957 sous l'impulsion du Père Joseph Wresinski et avec l'aide financière de l'acteur Charlie Chaplin !

Notre-Dame-des-Sans-Logis-et-de-Tout-le-Monde : construite en 1957 sous l’impulsion du Père Joseph Wresinski et avec l’aide financière de l’acteur Charlie Chaplin !

A travers ses voyages et ses lettres, Joseph Wresinski développe un réseau d’amis et de volontaires au service des plus pauvres jusqu’en Amérique du Sud, en Asie et en Afrique. De chaque déplacement, il rapporte une image qui l’a bouleversé plus que les autres : aux Etats-Unis l’exclusion des « misérables noirs de peau »,  en Roumanie les effets de la dictature, en Afrique les mauvais traitements faits aux femmes, la prison d’Abidjan…
A chaque fois, il s’est « immergé » dans les situations qu’il rencontrait.

Un mouvement à l’origine de nombreuses « avancées sociales »

En 1987 paraît le rapport sur la pauvreté qui lui a été demandé par le Conseil Economique et Social, dont il fait partie, et qui a inspiré diverses « avancées sociales » : RMI, CMU, Droit au logement etc.
Le 17 octobre de cette même année, répondant à son appel, 100 000 personnes se réunissent autour de lui au Trocadéro, à Paris. Sur l’esplanade, on gravera dans le marbre sa fameuse déclaration :

« Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés.
S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré. » 

Depuis, le 17 octobre est devenu la Journée mondiale du refus de la misère. Cette journée célébrera ses 30 ans cette année.

Extrait du film « Joseph l’insoumis », avec Jacques Weber, sorti en 2011 :

Peu après, le Père Wresinski meurt des suites d’une opération. Ses funérailles sont célébrées à Notre-Dame de Paris par le Cardinal Lustiger, et il est inhumé à Méry-sur-Oise au centre d’ATD Quart Monde. Il est actuellement en procès de béatification à Rome. En 2011, il a inspiré le téléfilm Joseph l’insoumis, et en 2014 est parue une remarquable biographie écrite par Georges Paul Cuny : « L’Homme qui déclara la guerre à la misère ».

Une grande figure au service des autres

Depuis des siècles, des hommes et des femmes se sont « approchés » de leurs semblables moins favorisés : malade, handicapé, pauvre, ou prisonnier, aucun ne leur a échappé…
De François d’Assise à Mère Térésa, ils ont refusé de céder au fatalisme universellement ambiant, au « on ne peut rien y faire » qui résume si souvent les situations difficiles et déculpabilise ceux qui n’ont pas trop envie de se creuser la tête et le cœur…

Le XXème siècle a vu se lever des énergies nouvelles dans un monde devenu certes différent mais pas forcément plus facile à vivre. Une sorte de nouvelle sainteté est apparue, qui n’hésite pas à élever la voix pour les Sans-Voix.
« Avec l’Abbé Pierre pour les sans-logis, le Père Jacques Loew, premier prêtre ouvrier, Jean Vanier pour les personnes en situation de handicap mental, Joseph Wresinski est de ces grandes voix que Dieu envoie à son peuple en cheminement au cœur de l’histoire du monde », écrit Mgr Hardy en 1989.
On pense aussi à Madeleine Delbrel, dom Helder Camara, Sœur Emmanuelle, Raoul Follereau…

Les inscriptions situées sur le Parvis des droits de l'homme, place du Trocadéro, à Paris.

Les inscriptions situées sur le Parvis des droits de l’homme, place du Trocadéro, à Paris.

Ces figures engagées nous montrent que « l’amour est inventif jusqu’à l’infini » (St Vincent de Paul), que le baiser au lépreux n’est pas un simple épisode de la « Légende Dorée », et qu’aimer l’autre, c’est souffrir avec lui, lutter avec lui contre sa misère trop souvent vécue comme une faute, faire renaître avec lui, petits pas à petits pas, une confiance en soi démolie par les humiliations et les déceptions.

« Est-il venu le temps où les pauvres n’auront plus peur ? »

Le Père Joseph, homme d’Eglise et homme d’action, parti du plus bas qui puisse exister, n’a jamais cessé le combat pour ceux qu’il appelait « son peuple ». Comme les autres voix, il a bousculé les grands de ce monde. « Il faut s’enfouir dans la masse, aller au large, jeter ses filets… ». Ce qu’il disait, il le faisait inlassablement, quitte à être dur avec lui-même, ainsi qu’envers ceux qui le côtoyait. Il savait bien qu’il ne pourrait pas changer le monde, mais son intuition était que seul on n’arrive à rien et qu’il faut agir ensemble, unis par l’action et par la prière.

Il écrit :

« C’est une sorte de sens de l’autre, une communion à l’autre qui le rend d’autant plus important qu’il est plus petit et plus faible… Né dans la misère, j’ai appris à voir le monde et mon Eglise par le bas… Le plus pauvre est la mesure de notre engagement à Dieu et à son projet sur le monde »,

Il savait aussi, pour l’avoir vécu avec les siens, que « j’ai faim, j’ai soif, j’ai froid » signifie en langage d’amour « j’ai si mal à ma vie », et que seule l’humilité de notre attitude peut ouvrir le dialogue. Ce ne sont pas nos mots, mais notre regard qui appelle la réponse de l’autre.
Cette spiritualité nous oblige à nous questionner, car elle est bâtie sur une échelle des valeurs renversée, sur un regard différent appelé à se convertir en permanence. Dans cette école du partage, le « qu’as-tu fait de ton frère ? » devient alors : « que fais-tu de ton frère, ici et maintenant ? ».

Joseph Wresinski fait un bout de chemin avec tous ceux qu’il rencontre et va ainsi « de dépouillement en dépouillement, de remise en cause en remise en cause », devenant lui-même souffrance avec les souffrants. Tout cela sans perdre de vue que c’est sur un pied d’égalité qu’il faut considérer les autres « parce que les pauvres ont quelque chose à apporter à la société. »
Il lui a fallu des tonnes de patience et de tendresse pour prodiguer sans se lasser les encouragements devant l’adversité, l’indifférence, le mépris, la solitude.

Il affirmait :

 « On peut aimer avec excès car on n’aimera jamais assez »

Chaque 17 octobre, la Journée mondiale du refus de la misère est l'occasion de ne pas oublier celles et ceux qui sont victimes de la misère.

Chaque 17 octobre, la Journée mondiale du refus de la misère est l’occasion de ne pas oublier celles et ceux qui sont victimes de la misère.

Pourtant, un jour de 1973, lors d’une conférence, il n’hésitera pas à parler d’un constat qui l’attriste :

« Dieu, en vérité, nous l’avons rendu impossible aux hommes de la misère d’aujourd’hui… C’est cette découverte que Dieu était incroyable pour les pauvres d’aujourd’hui qui a bouleversé ma vie. J’ai compris que le vertige dans lequel vivaient ces hommes condamnés à l’indigence, à la misère, à la violence, leur rendait impossible de croire à Dieu.
Pour eux, Dieu n’est même pas le Dieu inconnu, il est le Dieu impossible. Nous avons rendu Dieu impossible aux pauvres. »

En guise de conclusion, et comme pour résumer le message incarné par le père Wresinski, essayons de faire nôtre la pensée de ce grand monsieur :

« Garder envers et contre tout l’émerveillement parce qu’ils sont des hommes, c’est cela lutter contre la misère ».

Par Aline Racheboeuf, auteure bénévole à Iota

Pour aller plus loin…

Les actions dans le Var avec le Comité du 17 octobre :

Dans le Var, ATD Quart Monde est présent grâce au Comité du 17 octobre. Composé de membres d’ATD Quart Monde, et de diverses associations ou mouvements, il organise chaque année, dans le Var, la Journée mondiale du refus de la misère, célébrée le 17 octobre.
Voici les principaux acteurs impliqués dans le Comité : ATD Quart Monde, Union Diaconale du Var, Ligue des Droits de l’Homme, Amnesty International, Archaos, Collectif La Parole des Sans-Voix, Secours Catholique, Kaïré, les petits frères des Pauvres…

N’hésitez pas à rejoindre le Comité qui a toujours besoin de forces vives pour organiser la Journée du refus de la misère dans le Var !

Contact : Armelle Chrétien, présidente, [email protected]

Lien vers notre reportage sur la dernière Journée du refus de la misère dans le Var : cliquez-ici

Site internet d’ATD Quart Monde : https://www.atd-quartmonde.fr/

Repères :

– 2017 célèbre donc les 100 ans de la naissance de Joseph Wresinski, les 60 ans d’ATD Quart Monde et les 30 ans de la Journée mondiale du refus de la misère.
– « Aide à Toute Détresse » deviendra en 2009 « Agir Tous pour la Dignité » : un changement de nom sans changement d’initiales ni de cap.
– Actuellement, une Sœur du Bon Pasteur qui représente la congrégation aux Nations-Unies travaille étroitement avec ATD Quart Monde.
– Un Lycée professionnel Joseph Wresinski s’est ouvert à Angers, le seul qui prépare à un diplôme de Technicien en appareillage orthopédique.

Œuvres du Père Wresinski :

  • Pologne, que deviennent tes sous-prolétaires ? (1980)
  • Enrayer la reproduction de la grande pauvreté (1983)
  • Les pauvres sont l’Eglise (1983)
  • Heureux, vous les pauvres (1984)
  • Les pauvres, rencontre du vrai Dieu (1986)
  • Paroles pour demain (1986)
  • Grande pauvreté et précarité économique et sociale (1987)

Publiées après sa mort :

  • Écrits et paroles, 2 tomes
  • Vivre l’Evangile dans la famille
  • Culture et grande pauvreté
  • Lumière contre l’intolérable
  • D’emblée, je me trouvais devant mon peuple
  • Telle est l’Eucharistie
  • Refuser la misère
  • Droits de Dieu, droits de l’homme
  • Joseph Wresinski, une vie, notre vie.
  • Une pensée par jour.


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    On raconte qu'au Moyen Age il existait des « moines pontifes » : on appelait ainsi cette catégorie de religieux parce qu’ils fabriquaient des ponts. En effet, à cette époque, pour passer d'une Seigneurie à une autre, il fallait passer par des ponts avec des péages payants et les pauvres n'avaient de ce fait pas les moyens de bouger. Ils étaient comme « assignés à résidence »...

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