Le fait religieux dans nos associations

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La question du fait religieux dans nos associations est d’actualité. Pour en débattre et tenter d’apporter un éclairage, Damien Le Guay, philosophe, est venu à Toulon le 23 novembre, pour intervenir lors d’un colloque consacré à cette question. Nous tenterons ici de restituer le plus fidèlement possible son propos et de mettre en lumière les questions qui se posent aux acteurs associatifs.

L’enjeu de cette journée de colloque intitulée « Citoyen de la terre, citoyen du ciel : quelle place pour le fait religieux dans l’espace public et l’engagement associatif ? » était de prendre le temps de réfléchir ensemble. Elle a réuni environ 80 participants du réseau de l’UDV et ses partenaires dans les locaux de la Direction Diocésaine à l’Enseignement Catholique (DDEC) du Var.

L’intervenant, Damien Le Guay, est philosophe et vice-président du Comité National d’Ethique du Funéraire. Il est aussi critique littéraire au Figaro et il est l’auteur de nombreux ouvrages.

Voilà les points saillants de son intervention.

Le fait religieux aujourd’hui

Le fait religieux est à « deux vitesses ». D’un côté, on observe une montée en puissance et une augmentation de la visibilité de la religion musulmane. L’auteur va jusqu’à évoquer les dérives du « contrôle social de la religion dans certains quartiers » et des questions relatives au vivre-ensemble qui se posent autour de la mixité, du voile etc.

De l’autre côté, le christianisme et les chrétiens sont dans une « pudeur évangélique » vis-à-vis de la manifestation de leur foi qu’ils enfouissent. Selon Damien Le Guay, « les Chrétiens sont devenus plus laïcs que la loi de 1905 ! »

Mais c’est la laïcité qui est incertaine d’elle-même : personne n’a jamais réellement réussi à l’expliciter et à la définir. Le mot n’existe même pas dans la loi de 1905 ! Ainsi, chacun s’en fait une idée différente et sa propre opinion. Pour résumer : le droit est clair, pas l’esprit !

Les deux formes de la laïcité

La laïcité peut être vue comme une « cohabitation heureuse » : l’Etat est neutre vis-à-vis de la religion mais pas la société. Ainsi, la République aménage les cultes, la religion favorise les valeurs, les consciences et le vivre ensemble. C’est le cas dans beaucoup de pays européens dans lesquels la religion crée des convictions qui, in fine, enrichissent la société.

Mais a contrario la laïcité peut être vue sous l’angle de la méfiance hostile : l’enjeu est alors de repousser ou écraser la religion. L’idée générale est de « pousser les gens hors de leur superstition ». On quitte ainsi la neutralité vis-à-vis de la religion pour passer à la neutralisation du religieux : il s’agit d’éradiquer toute magie, croyances et autres superstitions… Ici la religion est méprisée et vue comme appartenant au passé, or il faut en finir avec ce qui fait partie de l’ancien temps…

Une double différence

Nous avons besoin des religions ! Ce qui anime l’humanité c’est : l’affection, la volonté de vivre avec les autres etc. L’homme n’est pas uniquement un « homo œconomicus » froid, calculateur et mû par la rationalité. « L’homme dépasse l’homme », et transcende son statut de citoyen, de consommateur…

L’étymologie latine de la religion est « religare », qui signifie plusieurs choses :

  • Se relier les uns aux autres, « faire corps ».
  • Relire : s’examiner soi-même, regarder nos actes, relire notre vie avant de mourir…
  • S’ouvrir à autre chose, à un « au-delà », avec la notion de transcendance.

Par ailleurs, notre société est caractérisée par une hausse sans précédent de l’isolement. Selon la Fondation de France : 5 millions de personnes en France sont dans l’isolement complet, et 19 % des Français n’ont pas de relations amicales…

Il existe une corrélation entre la pauvreté et l’exclusion : il y a 10 millions de personnes pauvres en France. L’auteur n’hésite pas à parler de « cancer social » : la souffrance sociale est puissante. Les maux de l’isolement et de l’exclusion créent de plus en plus de blessures invisibles. Ceci conduit peu à peu vers un risque de fracturation de notre société et des personnes qui ont le sentiment d’être en marge de la société. Selon un géographe, 60% de la population française vit dans la « France périphérique ».

C’est un « enfer social » : le philosophe Kierkegaard définit l’enfer comme celui qui est enfermé en lui-même. Face à cette menace, il y a donc vraiment besoin d’une prise de conscience et d’actions de réconciliation. Les associations membres de l’UDV et leurs partenaires interviennent pour tenter de combler ce gouffre.

Le paradoxe de nos sociétés modernes occidentales est que les écarts se creusent alors que dans le même temps le budget social de l’Etat est très conséquent…

L’effondrement des « 3 mondes »

L’époque est révolue pendant laquelle 3 « mondes de fraternité » se côtoyaient : le monde paysan, caractérisé par la communauté, le monde catholique caractérisé par la fraternité, et le monde communiste, caractérisé par la camaraderie. Mais ces 3 mondes se sont affaissés pour progressivement laisser la place à un monde de la solidarité, proposée par l’Etat.

Selon certains penseurs, tels que le Cardinal Ratzinger (devenu ensuite le pape Benoit XVI) ou le philosophe Habermas, les lois et les procédures « assèchent l’individu ». L’être humain a besoin de « ressources convictionnelles ». La religion est une de ces ressources.

D’où ces 3 pistes de réflexion :

  • Il y a un « bienfait politique » de la religion. Les individus qui ont des convictions, notamment religieuses, enrichissent le débat démocratique. Or aujourd’hui, les responsables religieux sont évacués des instances de réflexion et des organismes consultatifs, tels que le Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) ou le Conseil Consultatif National d’Ethique (CCNE).
  • L’amour et la charité, largement promus par les religions, peuvent apporter quelque chose de plus : un « supplément d’âme ». L’amour apporte aussi un supplément d’intelligence, bénéfique donc pour la vie en société.
  • Selon le philosophe Paul Ricœur, la religion permet de dénouer en nous ce besoin de faire le bien et d’aider les autres. La religion libère la bonté qui est en nous, et ainsi elle contribue positivement à la société.

Une « laïcité de l’intelligence »

Il est nécessaire de prendre les religions au sérieux, ceci pour leur accorder la place qu’elles méritent, et aussi pour lutter contre  toute forme d’obscurantisme, de fondamentalisme…

Dans la même veine, il faut enseigner le fait religieux à l’école. L’enjeu est de faire émerger une « laïcité de l’intelligence ».

La  religion  doit être considérée comme le ciment entre l’individu et le groupe : elle est celle qui relie.

Il faut aussi remettre la laïcité à sa juste place : c’est un principe de distinction des plans, mais ce n’est ni une conviction, ni une croyance, ni une foi, ni une religion, ni une philosophie, et encore moins une appartenance…

En ce sens, tout le monde est laïc sauf ceux qui ne respectent pas la laïcité.

Propos retranscrits par Christophe Parel, responsable communication de l’UDV.

Pour aller plus loin :

Cliquez-ici pour accéder au portail du gouvernement sur la laïcité

Vidéo didactique sur la laïcité, réalisée par l’association Coexister :


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