Peut-on encore parler d’insertion?

Ou comment passer de l’urgence sociale à l’investissement social… Vendredi 13 octobre, Christian Chasseriaud, sociologue, est intervenu lors du séminaire de rentrée des associations membres de l’UDV. Nous avons tenu à vous partager son propos éclairé, passionnant  et stimulant !

D’emblée, Christian Chasseriaud interpelle les participants en rappelant que les acteurs associatifs doivent mettre leur expérience au service des pouvoirs publics et la porter à la connaissance des décideurs. Puis il nous a partagé sa réflexion sur l’évolution des politiques sociales des années 70 à aujourd’hui. Enfin, il a développé des préconisations pour tenter de sortir de la situation sociale actuelle.

De « l’inadaptation sociale » des années 70…
à l’investissement social des années 2010

En 1974 est publié l’ouvrage « Les Exclus » de René Lenoir, qui a notamment été secrétaire d’Etat du président Valéry Giscard d’Estaing.  Les inadaptés sociaux, les handicapés sont aussi des « exclus » de la société. A la fin des années 70 apparaît la notion d’exclusion : c’est la fin des 30 glorieuses et la montée du chômage.

Constat : la société fabrique de l’exclusion sociale.

Au début des années 80, le corollaire de l’exclusion est l’insertion. Les politiques publiques d’aide sociale et d’assistance deviennent des politiques « d’insertion ». Le Revenu Minimum d’Insertion (RMI) est mis en place en 1988 et la notion de « contrat d’insertion » apparait.

L’exclusion sociale est une mise à l’écart de la vie sociale, une stigmatisation sociale, un marqueur, une disqualification sociale… Comment inverser ce processus ?

L’insertion suppose des actions pour insérer, d’où l’apparition des politiques volontaristes d’insertion.

Par exemple, l’insertion des populations immigrées est une assimilation, une incorporation, une intégration.

Attention cependant à ne pas uniquement focaliser l’insertion sur l’emploi !

Dans les années 70, l’inadaptation sociale renvoie  à « l’enfant inadapté » présentant un déficit intellectuel ou des troubles affectifs qui le rendent incapable de faire face aux conditions normales de vie. Cette définition est étendue aux « inadaptés sociaux » (asocial, exclu, marginal), qui nécessitent une rééducation, une réadaptation, une réinsertion. C’est l’exemple des Centres d’Hébergement et de Réinsertion Sociale, communément appelés « CHRS ».

Puis, au cours des années 80, on assiste à une montée massive de la pauvreté et donc de la mise en place des « plans pauvreté-précarité » pour faire face aux urgences sociales.

Définition du lien social

La notion de lien social renvoie à quatre dimensions :

  • La filiation: c’est le lien de départ, le premier lien, c’est le lien de base.
  • Le souhait d’appartenance à des réseaux, librement choisis.
  • Le besoin d’appartenance organique: un emploi, un statut, une place dans une organisation
  • L’appartenance à une nation, à un territoire : la citoyenneté.

L’urgence sociale ou la question de l’urgence dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale

Au début des années 80, la notion d’urgence sociale apparait. Progressivement,  le monde de l’urgence devient une règle.

Les effets de cette approche par « l’urgence sociale » sont :

  • la focalisation sur le temps présent,
  • l’appréhension des situations en terme de risque(s) : à définir pour qui ?
  • un déficit d’interprétation et de lecture globale des situations.

Le modèle de l’urgence s’accompagne de la naissance du 115 et du Samu social. Le Samu social est caractérisé par « l’aller-vers » : aller au-devant, à la rencontre des personnes de la rue.

Les conséquences sur les politiques sociales sont que l’approche des situations en terme d’urgence conduit à l’immobilisme des politiques publiques qui traitent le symptôme au détriment du fond. On assiste à une dérive du modèle de l’action sociale qui tend vers un modèle unique autour de l’humanitaire. Elle percute et bouscule les fondements du travail social.

L’urgence sociale est un modèle d’intervention qui répond à la demande dans l’immédiateté en permettant d’échapper à l’approche complexe des situations d’exclusion. L’urgence de la demande conduit à l’urgence de la réponse alors qu’elle concerne des situations qui perdurent souvent depuis longtemps. Dans la logique de l’urgence, on ne traite pas les causes en profondeur…

Il est important de comprendre dans quelle mesure l’urgence sociale n’existe que comme la seule réponse possible pour maintenir un ordre social mis à mal par des situations durables de pauvreté.

Un des effets de ce mode d’intervention est que les publics concernés et les professionnels s’enferment dans la spirale de l’urgence. On assiste à l’apparition de « clients permanents de l’urgence sociale »… Il y a pérennisation, chronicisation de la situation de ces personnes.

Attention : les acteurs de l’action sociale ne doivent pas devenir des « gestionnaires de la pauvreté », c’est un risque, il faut en être conscient…

L’urgence comme modèle d’intervention sacrifie la complexité des situations à la seule variable du temps chronologique, sans prise en compte des autres et des effets sur les autres. Si l’urgence est un moment légitime de l’action sociale, elle doit se mailler avec une suite : celle de l’accompagnement. Le temps est lié à l’évolution de la personne.

L’investissement social

« Au-delà d’un certain droit au revenu,
il y a un droit à l’utilité. Ce n’est pas pour le droit à être logé, vêtu et nourri par un Etat Providence veillant paternellement sur les personnes que se sont battus les hommes : c’est d’abord pour le droit de vivre de leur travail, d’associer leur revenu à la reconnaissance d’une fonction sociale. » Pierre Rosanvallon.

Il est important de rappeler que la société a besoin de tous. Le prix Nobel d’économie indien Amartya Sen développe la notion de « capabilité ». C’est l’ensemble des modes de fonctionnements humains accessibles à une personne qu’elle les exerce ou non.

L’expérience de la pauvreté génère des compétences et un savoir.

Les pauvres ne sont pas seulement une charge, ils sont une richesse dont l’ensemble de la société aurait tort de se priver. Il y a là un « gâchis humain » si la société se prive des potentialités de ces personnes. L’idée est de développer l’investissement social à partir des personnes en situation de pauvreté.

Exemple des Conseils Consultatifs Régionaux des Personnes Accueillies (CCRPA), développés dans les régions, et regroupés dans le Conseil Consultatif National des Personnes Accueillies (CCNPA), placé sous la houlette de l’ex chef d’entreprise Louis Gallois. La fonction de ces instances est de prendre en compte la parole des exclus dans l’élaboration des politiques publiques.

Les travailleurs sociaux, les associations ne peuvent se satisfaire d’être la « bonne conscience » de la société. Cela reviendrait à se contenir dans une position d’acceptation et devenir ce que Basaglia appelait « des fonctionnaires du consentement », ou bien des « garagistes du social ». C’est un risque, il faut en être conscient…

La fraude sociale, souvent montrée du doigt, existe, mais elle est relative : son coût s’élève à quelque 700 millions d’euros par an. Dans le même temps, pour relativiser, la fraude fiscale s’élève, elle, à environ 20 milliards d’euros par an…

Les politiques sociales doivent devenir des politiques d’investissement social et non plus se contenter de catégoriser les populations pauvres en fonction de leur classification dans des catégories administratives enfermantes et stigmatisantes pour les personnes concernées.

Il est nécessaire que la société toute entière se décide d’investir socialement et économiquement dans les personnes victimes de la pauvreté et de l’exclusion, en s’appuyant sur leurs richesses humaines.

Il s’agit d’un investissement durable stratégique, un investissement vertueux dans la perspective d’un développement durable dont les activités sont ancrées sur les territoires.

Cela interroge le réseau de l’UDV sur la façon d’être un acteur sur les territoires, en lien avec d’autres.

La réponse des acteurs sociaux, ancrés sur les territoires, ne peut être uniquement humanitaire. Il faut permettre aux personnes pauvres de retrouver leur pouvoir d’agir, afin qu’elles aussi soient actrices de leur propre vie.

Des politiques d’investissement social sont nécessaires : prévention, nouvelles formes d’économie solidaire, collaborative ou circulaire, actions collectives ou communautaires, développement personnel et promotionnel, valeurs de l’économie sociale et solidaire…

Émergence du « précariat »

Dans les pays européens, le nombre de pauvres oscille entre 12 et 14% de la population. Nous sommes donc face à une certaine « impuissance sociale » européenne, car la pauvreté diminue peu, malgré toutes les actions qui sont mises en œuvre depuis plusieurs années…

Un économiste britannique a fait le constat de l’émergence d’une nouvelle classe sociale : le « précariat ». En effet, la flexibilité du marché du travail, le phénomène grandissant des travailleurs pauvres, le manque de protection crée la vulnérabilité sociale. Selon cette théorie, les aides sociales nourrissent et placent sous perfusion une « réserve de précaires », qui seraient le nouveau prolétariat d’aujourd’hui.

Quant aux contrats aidés, C. Chasseriaud nous a indiqué que la France était le seul pays européen à les avoir supprimés…

Le rôle des associations

Il y a un fort enjeu de communication entre les acteurs associatifs et les élus : nous devons parler de l’investissement social aux décideurs !

C. Chasseriaud affirme que les pauvres ne sont « pas la priorité d’instances telles que les Conseils Régionaux ». Il cite l’exemple d’un Conseil Régional qui a versé 8 millions d’euros d’aide financière à une entreprise au titre de la théorie du « ruissellement » ; Un montant incomparablement supérieur à ce que cette même instance verse pour le social…

Il a aussi indiqué le projet des associations d’inscrire dans le Code de l’action sociale et des familles un nouveau droit : le droit pour tout citoyen à un accompagnement social tout au long de la vie.

Remontée des ateliers

Après l’intervention de Christian Chasseriaud, les participants ont été invités à se répartir en 3 ateliers, visant à favoriser la participation de chacun et à développer l’intelligence collective.

Nous vous faisons part des remontées et des préconisations des 3 ateliers.

Atelier « Prévention de la pauvreté et l’exclusion » :

  • Promouvoir les liens sociaux en créant des espaces où développer des relations conviviales et amicales
  • Travailler sur nos représentations des personnes en difficulté, précarité
  • Favoriser le triple soin : technique, relationnel, spirituel qui redonne une dignité aux personnes accompagnées

Atelier « Investir dans la citoyenneté et le pouvoir d’agir » :

  • Comment faire pour que les grilles d’évaluation ne soient pas que des statistiques mais intègrent aussi la parole des usagers et une évaluation de leur savoir être ?
  • Davantage associer les personnes accueillies : aller rencontrer les partenaires avec elles en tant qu’expertes et « les mettre en avant » lorsque nous faisons visiter notre structure
  • Créer un Conseil Consultatif des Personnes Accueillies au sein de l’UDV ?

Atelier « Investir dans une société plus solidaire » :

  • Débat sur le mot « investir »
  • On est dans le « huis-clos » : on reste trop entre nous.
    Quel impact sur la société ?
    Enjeux : communiquer et intégrer d’autres réseaux (FAS, SC…)
  • Sensibiliser et conscientiser : le temps que cela arrive sur l’agenda des élus
  • Ne restons pas sur le même modèle et interrogeons-nous : est-ce que le modèle associatif est adapté ? Réfléchir au statut de Scop/ Scic…

Qui est Christian Chasseriaud ?

Sociologue de métier, Christian Chasseriaud vit à Pau. Membre du Conseil Economique et Social d’Aquitaine, et du conseil d’administration de la Fédération des Acteurs Sociaux (Fas, ex Fnars). Président de la commission travail social de la Fas. Membre du conseil d’administration de l’Observatoire Régional de la Santé Aquitaine (Orsa).

C’est par ailleurs un compagnon de route de l’UDV depuis près de 30 ans ! Il a participé au premier colloque sur l’errance organisé en 1984 par la diaconie du Var, puis au comité de pilotage des activités d’insertion de l’UDV. Ainsi, il a contribué à la mise en route du Cava (Centre d’adaptation à la vie active) de Jéricho : atelier menuiserie, service traiteur, atelier omniservices…, à la mise en route de l’entreprise d’insertion Azur linge, au jardin d’insertion « le potager de Pauline », à l’association intermédiaire l’Acep etc.

Ouvrages et publications :

La grande Exclusion Sociale en France
Documentation Française – Ministère des Affaires Sociales 1993
Rapport au ministre des Affaires Sociales sur la situation des grands exclus en France.

Le Travail Social confronté aux nouveaux visages de la pauvreté et de l’exclusion
Ecole Nationale de la Santé Publique 2007
Réflexions et propositions autour de la montée des nouvelles pauvretés et de l’évolution nécessaire du Travail Social au regard des nouvelles populations frappées par l’exclusion.

Pour aller plus loin :
Lien vers une interview de C. Chasseriaud : http://www.lecanardsocial.com/ArticleFil.aspx?i=1189 

 Après le constat, les préconisations

Investir pour prévenir la précarité et l’exclusion

Investir, cela passe par :

  • Prévenir la perte d’emploi
  • Aller au-devant des personnes
  • Etre en bonne santé et le rester
  • Prévenir la perte de son logement
  • Prévenir la récidive
  • Prévenir les ruptures de parcours et de droits

Investir dans la citoyenneté et le pouvoir d’agir

Cela passe par :

  • Favoriser l’accès aux droits et lutter contre le non-recours
  • Lutter contre la fracture numérique
  • Favoriser l’accès aux soins
  • Favoriser l’accès à la culture, aux sports et loisirs
  • Redonner aux personnes du pouvoir d’agir par l’accompagnement : lever les carcans
  • Développer les « travailleurs pairs »
  • Dans un marché du travail difficile, sécuriser les parcours professionnels et redonner du pouvoir d’agir
  • Impliquer les personnes accompagnées dans les associations
  • Impliquer les personnes accompagnées dans l’élaboration des politiques publiques

Investir dans une société plus solidaire

Cela consiste à :

  • Etre acteur du développement économique et social de son territoire
  • Développer des partenariats avec les acteurs du sanitaire
  • Mieux répondre aux besoins des personnes très précaires vieillissantes
  • Améliorer l’intégration des réfugiés et des migrants
  • Mettre en œuvre le Logement d’abord
  • Favoriser l’accès au logement par des approches innovantes
  • Rendre effectif l’inconditionnalité de l’accueil
  • Mettre en place un premier accueil inconditionnel
  • Organiser le référent de parcours
  • Sensibiliser et associer les citoyens à la solidarité

 


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