Vivre à la rue en été

Il y a le ciel, le soleil et la mer… !

Assise  dans mon jardin, à l’ombre de l’acacia dont la brise agite à peine les feuilles, je rêvasse et me laisse envahir par un certain nirvana estival dont les cigales se réjouissent, elles aussi. La nature est bien faite qui nous réchauffe et nous berce avant et après les frimas de l’hiver. Pour un peu je me sentirais en état de lévitation… J’entends les jeunes qui passent en riant dans ma rue pour se rendre à la plage… Oui, ici, il y a le ciel, le soleil et la mer, et tout pour vous donner un avant-goût de Paradis !

Mais une petite voix se fait presque litanie : la / misère / ne prend pas / de vacances…

Phrase couperet qui se répète dans ma tête comme les battements d’un cœur,  premières mesures qui battent, « crescendo e ostinato », du  concerto pour violon de Max Brüch.

Depuis des années, quand reviennent les mois d’été, des voix s’élèvent pour signaler ce fait de société devenu une évidence. Et les années se succèdent avec leur poids de difficultés toujours le même ; la plupart des associations et services s’arrêtent , les bénévoles sont en vacances, les haltes et hébergements de nuit sont surchargés.

Au moment où tant de gens pensent valises, camping, hôtel, plage ou vélo, tongs et maillots,  et surtout oubli momentané de la vie ordinaire, d’autres savent que pour eux le mot vacances va continuer à s’écrire au singulier. Les vacances sont faites pour « débarbouiller le gris de nos vies » avec la détente, le repos, une certaine douceur de vivre qui contraste avec le rythme échevelé du reste de l’année. C’est un moment où l’on se sent vivant !

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Pour le sans-abri, vacance, c’est toute l’année l’état de ce qui est vide, inoccupé. Quand on n’a pas « où reposer sa tête », ni où se poser mentalement, on n’arrête pas, on marche droit devant : chaque matin recommence une errance à travers la ville, qui ne finira qu’à la tombée de la nuit, sans autre but que de trouver le coin un peu plus isolé et tranquille où on essayera de fermer les yeux un moment. Mais pas complètement, comme le chat, toujours méfiant de ce qui peut survenir.

« Pour moi, la misère, c’est de vivre sans vie » écrit un accueilli de l’atelier d’écriture La Rue des Poètes, aux Amis de Jéricho.

Une « survie » qui se résume au contenu de son sac…

Et que peut-il y avoir dans ce sac ?

Pourrait-il lui-même nous le dire sans trahir d’un coup toute cette vie d’avant, sans voir se rouvrir les pires blessures ?  Paquetage sans âge, souvent informe et sans couleur, kilos portés sur le dos, et que, pour rien au monde,  il ne voudrait perdre de vue, comme un morceau de lui-même, comme l’escargot et sa coquille. Ce n’est pas le sac de Mary Poppins, encore moins celui de Merlin l’enchanteur… « oketi poketi woketi wak, ça vaut mieux que d’être en vrac… ».

C’est un triste inventaire qui se révèle :  quelques papiers d’identité, parfois périmés…Et puis, quelques photos froissées, à demi déchirées, sur lesquelles apparaissent encore, décolorés, un visage, un paysage que lui seul peut connaître et sur lesquels il  a tant de fois passé  un doigt ou posé les lèvres… et puis le vieux k-way complice des fantaisies de la nature… et puis un semblant de torchon/serviette de toilette… Un croûton de pain, une boîte de conserves sans étiquette, une crème de gruyère torturée, restes d’une distribution… un vieux journal marqué au Bic sur les annonces d’emploi… un fantôme de sac de couchage. Le peu de linge tassé au fond ne peut plus guère s’appeler linge de rechange, échangé qu’il a déjà été tant de fois pour permettre le séchage minimum de ce qu’on a sur le dos… et puis des objets hétéroclites, comme des cailloux du Petit Poucet…

Les pierres les plus lourdes sont au fond : souffrance, désespérance, déceptions, chagrins, et la plus moche : l’injustice.

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Dans les accueils de jour, aux Amis de Jéricho à Toulon comme aux Amis de Paola à Fréjus, la bagagerie est la bienvenue : poser son sac, c’est poser sa vie pour souffler un peu sans craindre que le trésor contenu ne soit volé, et comme l’accueil est amical, on peut décharger aussi un peu du trop-plein de son âme. Sœur Françoise, bénévole à Jéricho pendant de longues années l’avait écrit : « C’est un lieu où l’on dépose aussi  les choses trop lourdes de la vie. J’y suis témoin de beaucoup de libérations. »

« La beauté d’une ville, elle est de ne pas avoir de désespérés… » Abbé Pierre.

L’alerte canicule apparaît,  et avec elle les recommandations d’usage : faisons une simple comparaison entre nos vies et celle des sans-abri. Je vous livre leurs réflexions…

Pour se protéger des fortes chaleurs il faut :

  • Maintenir son logement frais, fermer fenêtres et volets. Témoignage : « Je passe l’après-midi à chercher un carton, puis l’endroit où je vais le poser… Nous deux, le soir, on va dans un quartier tranquille près de la mer, on met 3 ou 4 poubelles vertes en rond et on pose le carton au milieu, ça nous fait comme une petite chambre… C’est dingue ce que je donnerais pour poser ma tête sur un vrai oreiller… »
  • Boire régulièrement et fréquemment de l’eau sans attendre d’avoir soif. Témoignage : «En passant, on voit les gens qui boivent aux terrasses, ça donne encore plus soif… Ma bouteille, elle est à la même température que mon sac, tu parles d’une tisane !!! A Toulon, il y a écrit « eau non potable » sur tous les points d’eau… »
  • Se rafraîchir et se mouiller le corps plusieurs fois par jour. Témoignage : « Le soir, quand les gens quittent la plage, je me cache comme je peux et je me déshabille, et je me trempe, ça fait du bien … Heureusement que le matin on peut aller à Jéricho prendre une douche… »
  • Passer si possible 2 à 3 heures par jour dans un lieu frais (cinéma, bibliothèque municipale, supermarché. Témoignage :  « L’autre jour, je suis entré dans la galerie commerciale et je me suis assis juste sous la « clim ». Qu’est-ce que c’était bien ! J’y étais depuis 3 minutes que le vigile venait me virer… Même sur les bancs, les gens nous regardent comme si on était des brigands… »
  • Eviter de sortir aux heures les plus chaudes et de pratiquer une activité physique. Témoignage : « j’essaie de trouver un peu d’ombre, je m’adosse à un arbre… mais si tu restes sans bouger, y a toujours quelqu’un pour te demander ce que tu fais là… »
  • Penser à donner régulièrement de vos nouvelles à vos proches et dès que nécessaire, oser demander de l’aide, à vos voisins, aux commerçants de votre quartier, à votre médecin traitant. Là, je n’oserais même pas poser de questions… J’entends Aznavour chanter : « Emmenez-moi au pays des merveilles, il me semble que la misère serait moins pénible au soleil ».

Il y a, comme cela, dans l’année, des moments où l’on ressent plus profondément l’abîme qui sépare nos existences. Etre propre, c’est être respectable, c’est retrouver sa dignité et pouvoir entrer dans une boutique ou un café. Avoir un logement, c’est avoir un toit et une porte qui s’ouvre pour vous laisser entrer et faire entrer ceux que vous aimez.

Pourtant, il y a des actions magnifiques, des trouvailles inouïes pour apporter un peu de soulagement. Comme disait Saint Vincent de Paul : « L’amour est inventif jusqu’à l’infini ». A Paris, dans le 11° arrondissement, un groupe de commerçants réunis sous le nom de Carillon affiche les services qu’ils peuvent rendre aux plus démunis grâce à des pictogrammes autocollants apposés sur leurs vitrines : un verre d’eau, un café, un téléphone, une trousse de toilette…(Information rapportée par Le Lien 83).

Et tant d’autres, loin ou près de chez nous, des appels à la solidarité qui sont entendus, relayés, il suffit pour cela d’ouvrir les yeux, les oreilles… et les mains pour aider ceux dont le silence même est un cri de détresse…

Que faire devant une personne en état de détresse ?

Le 115  est le numéro d’urgence gratuit, accessible sur n’importe quel poste téléphonique pour répondre aussi aux particuliers qui souhaitent signaler une personne en détresse.

Le 115 accueille, évalue, oriente et informe.

  • Accueil téléphonique 24h/24, 365 jours /365, des services publics, des particuliers, des associations et des professionnels du social.
  • Évaluation de la demande et des besoins.

o   Évaluation de la situation globale de la personne :  recueil des éléments principaux de la situation afin d’évaluer l’urgence de la situation, la problématique à l’origine de la demande (demande prioritaire ou pas, possibilité de financement par la personne d’une nuit d’hôtel, réseau amical ou voisinage…).

o   Possibilité de répondre à la demande en terme de structure, de critères spécifiques au public (âge, animaux, autonomie).

  • Information :

Le 115 reste aussi un centre ressource pour les personnes en détresse, ou pour les personnes qui risquent d’être sans solution d’hébergement. Une fois que la situation a été évaluée avec la personne, l’écoutant 115 va l’orienter vers les services  compétents pour une prise en charge adaptée à ses besoins.

  • Orientation vers la structure correspondant à l’évaluation selon l’urgence de la situation et des disponibilités

o   Informations précises sur les structures et leur fonctionnement, « rassurer » l’usager.

o  Prévenir la structure de l’orientation et liaison avec les travailleurs sociaux

o  Recherche, si besoin est, d’hôtel

o  Aide technique à l’acheminement de la personne vers les lieux d’orientation

o Contact avec les différentes équipes de maraudes , équipes mobiles afin d’aller à la rencontre de personnes en demande alimentaire ou d’équipement , ou pour une évaluation , ou pour un acheminement vers une structure si besoin .

o  Réconfort, écoute et soutien,

o Élaboration du dossier administratif via un logiciel . Les appels sont systématiquement notés dans un logiciel afin de permettre un suivi du parcours résidentiel de la personne, ainsi d’éviter les ruptures de parcours et l’intervention multiple des professionnels .

Dans le service du pauvre, il ne s’agit pas de vouloir faire plus qu’on ne peut. Il y a  toutes sortes de degrés dans le partage, à chacun d’être ce qu’il est en vérité. Sans oublier qu’ il est difficile d’entrer de plein-pied dans leur vie. Il faut prendre le temps, ne pas juger, et surtout ne pas avoir peur, car la peur empêche la relation.

 « Vivre dans la rue, on en crève ! »

Oui, dans la rue, on meurt aussi en été… écrasé par la chaleur et le poids de la calamité.

« Je ne suis plus bon qu’à être vu de dos. »

« On dit que tout va bien, même si on crève de faim et de soif. »

« C’est mon chien qui m’aide à vivre, lui il est mieux qu’un humain ! »

« Juste une petite phrase pour nous remonter le moral, ça serait bien ! »

NOEL MIR 2012 044

L’ Abbé  Pierre disait : « Ce que l’on peut, ce que l’on doit faire,  c’est faire en sorte que cet homme ou cette femme aient vu que vous les voyez. Ne laissez personne en arriver à se dire qu’il est de trop sur cette terre. »  

Il y a quelques semaines dans le Var, un jeune couple s’est jeté sous un train : elle attendait un bébé, ils avaient 20 ans… des « Roméo et Juliette » de la misère en rupture totale de famille. « Si le cœur dit autre chose, que faire ? »  m’ a dit simplement, en guise d’épitaphe, celle qui les a connus,  qui est aussi  dans la rue et qui se reproche de n’avoir pas vu arriver le drame.

La solitude au milieu de la foule est insoutenable; elle est comme le froid ou la chaleur : le ressenti  augmente la détresse et l’organisme affaibli devient vulnérable. La rue est un danger permanent pour ceux qui y vivent; c’est la dureté de la vie qui tue, de Lille à Toulon, de Lyon à Brest, en toutes saisons, quel que soit l’âge, du bébé au senior. La rue, c’est le dur apprentissage d’une solitude non voulue. Dans cette solitude-là, on finit par se perdre à coup sûr, en s’enfonçant jour après jour dans les marais de l’indifférence et la jungle de la paperasserie. Sans compter les blessures inguérissables, celles du cœur, bien pires que celles du corps.

En hiver, il y a tous les préparatifs des fêtes de fin d’année, avec tout ce qu’ils ne verront que de l’extérieur, comme la petite fille aux allumettes. En été, il y a cette légèreté du moment qui laisse derrière elle comme un sillage de parfum ou de crème solaire, une bonne odeur de friandises, une vision de personnes  en totale décontraction vestimentaire. Chaque matin, le bruit, le soleil, l’odeur du café nous ramènent à la réalité d’une nouvelle journée en compagnie de notre smartphone, notre voiture, notre télévision et de toutes les petites merveilles de notre quotidien. Eux, ils ont un jour  gommé tout cela et doivent se contenter de grappiller  ce qui ne représente que des substituts de vie. Comme il est écrit dans la Bible au sujet de la Sainte Famille, Marie, Joseph et leur nouveau-né Jésus, « Il n’y a plus de place pour eux dans l’hôtellerie ».

Accueillir et nourrir pendant l’été

Des structures s’adressent aux populations en très grande précarité. Toutes les personnes rencontrées peuvent ainsi être renseignées sur les lieux où elles pourront se laver, s’habiller, manger, dormir, se soigner… Ces personnes sont en majorité européennes (4/5).

  • A Toulon même, Les Amis de Jéricho offrent aux sans-abri un accueil de jour, ouvert à 8h (horaire de fermeture variable selon les jours), où ils peuvent prendre un petit déjeuner, une douche et un déjeuner, et aussi se reposer.

A Toulon également : un projet a été initié par l’association « Sans Toit et si c’était Toi ? ». Tous les mardis, le Food Truck « Comme à la Maison » se pose au rond-point d’embarquement des ferries. A partir de 20h, il offre un repas cuisiné à partir d’invendus de supermarchés à une vingtaine de convives qui passent ainsi un moment de repos et de détente. Ce camion original a été inauguré le 12 avril 2016.

  • Sur l’agglomération TPM (Toulon Provence Méditerranée), SAT (Solidarités Aire Toulonnaise) possède une Equipe mobile précarité santé (EMPS) et un Bus de nuit.

Trois infirmiers, détachés de l’Hôpital Sainte-Musse, participent à l’EMPS, ainsi que trois travailleurs sociaux. Les éventuels malades sont orientés vers Promo Soins, impasse Mirabeau à Toulon. Les tournées ont lieu 3 fois par semaine.

Le Bus de Nuit a un circuit de 10 points fixes auxquels les personnes en difficulté ont pris l’habitude de se rendre. La tournée est préparée à partir de 17h pour un départ à 19H de la base, rue du Cdt Lhoste. La distribution de nourriture touche actuellement environ 120 personnes par soirée. En période estivale, il assure aussi 3 soirées par semaine : lundi, mercredi et vendredi.

Les deux groupes fonctionnent avec 70 bénévoles dont 50 réguliers qu’il faut féliciter pour leur fidélité sans faille dans un service peu facile. Malheureusement, on déplore en ce moment un problème de recrutement. Beaucoup de personnes hésitent à s’engager. Le bénévolat n’est  pas un « loisir charitable », il exige de donner le meilleur de soi-même et les personnes rencontrées ont besoin d’une pérennité  dans la relation avec ceux qui les visitent. On constate que dans des vies surchargées d’occupations professionnelles, familiales et de loisirs, un engagement fixe et régulier trouve difficilement sa place…

Sur Fréjus Saint-Raphaël, les Amis de Paola offrent l’accueil de jour comme tout le restant de l’année, de 8h30 à 18h, avec petit déjeuner, douche et déjeuner. Une trentaine de sans-abri sont inscrits régulièrement.

Puis, tous les soirs sauf le dimanche, la maraude rencontre environ 35 personnes à qui on offre, entre 19h et 23h, de quoi se restaurer (cuisine préparée aux Amis de Paola). Quant à l’hébergement, on dispose de 15 places à la villa, chemin de la Lauve et 10 autres réparties sur 4 appartements.  Aux Amis de Paola, on ne manque pas de bénévoles, chacun trouvant dans les différentes activités ci-dessus ce qui convient à ses disponibilités.

« Etre le sel de la terre nous donne deux devoirs : ne pas avoir perdu notre saveur, et ne pas rester inutilisés dans notre bocal. » Abbé Pierre

Pour un don matériel

Si vous souhaitez faire un don matériel, voici une liste non exhaustive des besoins matériels des lieux d’accueil en période de chaleur :

  • gants de toilette
  • sous vêtements homme et femme
  • déodorants homme et femme
  • eau de cologne ou eau de toilette
  • crème solaire
  • crème pour le corps
  • tongs…

Contacts pour un don ou du bénévolat :

  • BRIGNOLES : AVAF : 04 94 69 04 38
  • DRAGUIGNAN : AVAF : 04 94 50 88 73
  • FREJUS : Les Amis de Paola : 04 94 52 24 68
  • TOULON : Les Amis de Jéricho : 04 94 23 21 51 et Sat (bus de nuit) : 04 94 08 08 75
  • HYERES : En Chemin, 04 94 36 55 17

En guise de conclusion :

Depuis des siècles, il n’est pas dit :  « Tu aimeras ton semblable » mais :

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », « Il dépend de moi d’être ou ne pas être prochain » 

Pape François, Angélus du 10 juillet.

 

Texte et photos par Aline Racheboeuf, auteure bénévole pour Iota.

 


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