Femme dans la Cité : une association seynoise créée par les femmes

L’association a été créée en 1993 par des femmes vivant dans le quartier populaire de « Berthe », plus connu sous le nom de « Cité Berthe », à La Seyne-sur-Mer. Aline Racheboeuf, reporter bénévole à Iota, a passé une journée dans ce quartier, pour tenter de comprendre ce qui a motivé ces femmes à créer cette association.

La Seyne-sur-Mer… Un nom ensoleillé qui évoque la Méditerranée, les bateaux… Un ancien marécage envahi de roseaux appelés « siagnes », d’où son nom. Et au nord de la ville, un des plus vieux quartiers : Berthe, issu du patronyme d’une vieille famille seynoise. Cette famille fut propriétaire, comme beaucoup d’autres, d’une ferme et de terrains agricoles – environ 84 hectares au total –  dont les produits approvisionnaient les marchés des environs. La dernière moisson a été faite en 1967. Pour la « petite histoire », l’une des fermes du secteur appartenait à la famille de Pierre Laval, ministre tristement célèbre fusillé en 1945…

« Etre pauvre, c’est sans doute manquer du nécessaire à la vie, mais c’est aussi manquer du nécessaire pour vivre une vie humaine. » Madeleine Delbrel.

Aujourd’hui quartier en pleine rénovation, la Cité Berthe a été conçue dans les années 60 pour abriter les familles des ouvriers du chantier naval, mais l’ensemble a très mal vieilli et a commencé à souffrir d’une mauvaise réputation. Avec le plan de rénovation actuel, les hautes tours grises ont déjà disparu, remplacées par des immeubles neufs, colorés  et à taille humaine. Une médiathèque a été construite, des avenues agrandies, des écoles rajeunies, le Centre culturel Henri Tisot est devenu un vrai théâtre, et un Centre socio-culturel  a vu le jour sous le nom de Nelson Mandela. Tout un programme !

Certes, le chantier n’est pas terminé mais on a déjà une vue agréable et aérée de l’ensemble, comme  une respiration nouvelle. Plus de 2000 familles sont concernées par ce renouveau qui doit leur offrir un lieu de vie confortable, un « vivre ensemble » entièrement recomposé. C’est ce qu’on appelle le principe de « résidentialisation » : les extérieurs se doivent d’être aussi accueillants que l’intérieur des immeubles.

On trouve deux lieux de culte dans le quartier : la Mosquée, inaugurée en 2016, et l’église Saint Jean de Berthe. Devant l’entrée de chacune : un olivier offert par l’Imam à l’Eglise, un autre offert par l’évêque Mgr Rey à la Mosquée.

Cependant, même si le quartier est redessiné pour répondre de mieux en mieux aux besoins de la vie d’aujourd’hui, les acteurs associatifs et éducatifs de la cité constatent une dégradation des conditions de vie, tant sociales qu’économiques. De nombreuses familles sont en grande difficulté et le taux de chômage est très élevé : 50% chez les moins de 24 ans !

Le quartier abrite entre 12 000 et 15 000 habitants. Il draine des populations nouvelles pour lesquelles accueil et intégration sont souvent difficiles, même si les uns et les autres font leur possible pour y parvenir.

« La cité est un moyen d’expression de la solidarité »

« La cité est un moyen d’expression de la solidarité » dit Najet Benzohra, seynoise d’adoption et de cœur, créatrice de deux restaurants et d’une boulangerie-pâtisserie d’insertion. La vie quotidienne, c’est comme une suite de tableaux : une mère de famille débordée, un mari et des jeunes au chômage, un ou des enfants en échec scolaire, des parents âgés sans ressources, un jeune couple qui ne parvient pas à prendre un vrai départ dans la vie…

Si au moins ces personnes pouvaient vivre dans une sorte de sérénité, mais elles doivent endurer le regard de dénigrement des gens « du dehors » pour qui la vie « là-dedans » se résume à des dealers dans les entrées d’immeubles, des voitures qui brûlent, des bagarres sans fin et un environnement forcément délabré et infréquentable. Un regard qui stigmatise et enferme l’autre inexorablement…

« La cité, c’est une ville dans la ville, c’est comme ça que commence l’exclusion. »
DChaland, dans « La Clé » n°61, bimestriel qui a précédé Iota, et qui était le bulletin de la Diaconie du Var.

 

« Élargis l’espace de ta tente, déploie sans lésiner les toiles qui t’abritent… Car à ta droite et à ta gauche, tu vas déborder. » (Isaïe 54).

Une association « créée par des femmes et pour des femmes »

Elles s’appellent Bedra, Naziha, Rosemonde, Marie-Lazare, Baya, Françoise… Avec Catherine, bénévole elle aussi, elles ont un jour décidé de s’unir pour que la vie à Berthe devienne meilleure et que le soleil ne brille pas seulement dans le ciel…

Femme dans la Cité est née de cet élan, « association créée par des femmes et pour des femmes », inscrite au Journal officiel le 2 Juin 1993. Elle voit le jour au lendemain de la fermeture des chantiers navals qui a mis au chômage quantité d’ouvriers. Beaucoup venaient du Maghreb et d’Afrique. Cette fermeture a fait entrer de très nombreuses familles dans la précarité.

Le quartier Berthe est alors considéré comme difficile, la reconversion des ouvriers tarde à venir, les femmes sont de plus en plus inquiètes pour leurs maris, leurs enfants et le devenir même de toute la famille.

« La femme représente le cœur de la famille, elle peut être vectrice d’émancipation et d’intégration pour ses enfants et son conjoint ».

Pour ces femmes pleines d’idées et d’énergie, Femme dans la Cité doit favoriser l’autonomie et la socialisation de leurs semblables en les sortant de leur foyer. Ce qu’elles rapporteront de l’extérieur aidera à l’épanouissement de toute la famille. Chacune gardera sa culture et sa religion : africaine, maghrébine, espagnole, turque, syrienne, européenne de l’est… La complémentarité jouera à fond !

A dater de ce jour, tout un panel d’actions va se mettre en place et servir le projet de l’association présidée par Catherine Martinez, qui en est la co-fondatrice. Celui-ci tient en une phrase :

« S’associer pour créer un mieux Vivre Ensemble par la promotion de la femme, l’échange interculturel, le respect des différences, la participation à la vie de la cité, le développement d’une économie solidaire. »

Aujourd’hui, Femme dans la Cité a établi son « quartier général »  dans la résidence des Lavandes, et elle est dirigée par Jamila Ari. Le programme est très étendu et  l’apprentissage de la langue française fait partie des priorités. Diverses activités sont proposées : des ateliers (couture, artisanat, cuisine, loisirs créatifs, peinture…), une aide aux devoirs pour les élèves du primaire et du secondaire, une aide administrative… Et tout cela va de pair avec le sport, la gym tonique, et les sorties et voyages culturels.

Peinture réalisée par Latifa Romme, inspirée par l’association Femme dans la Cité

La santé n’est pas négligée avec : écoute, information, accompagnement, prévention. Pour celles et ceux qui ont envie de jardiner et de retrouver le travail de la terre, l’association met à disposition des parcelles aux familles. On trouve également un café citoyen ouvert aux débats et un salon Thé et Beauté pour un moment de détente. La convivialité se partage enfin dans des fêtes et soirées organisées une fois par trimestre, avec beaucoup de danses et de rires au menu !

En outre, en partenariat avec l’Education Nationale, Femme dans la Cité mène une action d’accueil de jeunes primo-arrivants de plus de 16 ans pour faciliter leur inclusion tant sociale que scolaire.

Des activités d’insertion

L’Association Varoise pour l’insertion par l’Economie (l’AVIE) a été créée par Najet Benzhora en 2001. Aujourd’hui, elle gère deux restaurants d’insertion : « Le Petit Prince », à La Seyne et à Toulon, ainsi qu’une boulangerie-pâtisserie d’insertion à la Cité Berthe. 22 salariés y sont employés, dont 5 en contrat à durée indéterminée.

Catherine Martinez dans le restaurant « Le Petit Prince » à la Seyne-sur-Mer

En avril 1997, Catherine Martinez expliquait dans La Clé : « Il ne s’agit pas de donner mais de partager. Lorsqu’on a quelque chose à donner les relations sont faussées. Ici, la majorité des femmes ne viennent pas guidées par le besoin de nourrir leur famille mais pour casser leur solitude. On n’attend pas qu’elles viennent, on crée les contacts désintéressés qui font qu’elles vont avoir envie de nous rejoindre. On part de leurs besoins, on y réfléchit ensemble et on fait la démarche avec la personne ».

On peut affirmer que les mots dialogue et échange sont partout à l’ordre du jour et mis à l’honneur, ce qui permet une valorisation des savoirs et le rapprochement des cultures, tout en renforçant les liens de solidarité et d’amitié. Toutes les activités se révèlent comme étant un support pédagogique à l’apprentissage du français. Un réseau de solidarité et de voisinage s’est tissé, le local de l’association est ouvert à tous en permanence. Tout cela est positif, convivial, fait pour donner chaud au cœur !

« Femmes, vivre libres ! »

Il s’est trouvé que ma visite à la Cité Berthe, pilotée par Catherine Martinez, a coïncidé avec la « Grande Journée des Femmes », organisée par le Centre social et culturel Nelson Mandela, au lendemain de la Journée internationale des droits des Femmes, célébrée chaque année le 8 mars.

Cette journée a été marquée par les échanges et la réflexion, avec un pique-nique à midi sur le terrain du Collège Lucie-Aubrac, en face du Centre. Il y avait beaucoup de participantes et l’ambiance a été fort sympathique.

La matinée a été composée d’ateliers de discussion :

  • Le partage des tâches ménagères dans le couple,
  • Élever un enfant : une affaire de couple,
  • Etre femme : se sentir et vivre libre,
  • L’éducation des filles : un enjeu de société,
  • Le sport au féminin,
  • La création d’entreprise et les femmes des quartiers : un moyen aussi de créer son emploi ?

L’après-midi a été consacré à des ateliers pratiques comme : l’art floral, la gym, le yoga, la création de bijoux etc. Et il s’est terminé par un spectacle théâtral.

 « Tous deux par le même soleil vous êtes habillés… Portes de deux continents séparés, vous mes deux pays… El Milia mes racines et Toulon mon quotidien ». Messaouda

L’après-midi étiré, j’ai quitté Berthe en emportant un livre présenté au restaurant « Le Petit Prince », un endroit où l’accueil est très chaleureux et la cuisine délicieuse. Intitulé « Mosaïques de saveurs, idées de femmes », il a été écrit au fil des mois, à l’atelier écriture de l’Association, par ces femmes venues d’un peu partout et heureuses de partager leurs traditions et leurs savoir-faire.

Un savoir-faire culinaire, certes, mais aussi ce « savoir-dire », fait de souvenirs et d’émotions, propre à celles qui n’auraient jamais pensé que ce vécu  pourrait un jour intéresser qui que ce soit. Il ne s’agit pas là que d’un simple  livre de recettes : accras, tajine, couscous, calmars, cornes de gazelles, bofolotos, sans oublier les pralines et la pompe à huile car on est ici en Provence…. De quoi se régaler pendant des jours !

Le livre est en vente au restaurant Le Petit Prince pour la somme de 20€

Mais c’est aussi un recueil de poésie, de culture et d’humour, comme cette « Recette du bonheur aux beignets de bananes », signée de Rosemonde ! Un livre dédié à Baya, l’amie partie trop tôt. Un livre qui explose de chaleur et de soleil, de senteurs et de couleurs, de rires et de chants, de photos et de dessins ! Et au détour des pages, des prénoms qui font rêver à des voyages au long cours : Noureddine, Omaléa, Zohra, Sonia, Hadda, Marie-Lazare, Joëlle, Fatima, Fatou… Ils sont 68 participants à l’atelier écriture depuis février 1997.  Bref, un livre qui, posé sur le buffet de ma cuisine, donne envie de chanter à tout ce qui l’entoure !

« Nourrir un espoir, c’est se garder en vie… » Zohra.

J’aimerais terminer en évoquant cette réelle communion de cultures et de traditions si différentes, et comment les mots amitié, projets, solidarité sont comme le bouquet garni qui donne de la saveur à tout ce qui est « mijoté avec amour ».

Bien sûr, la Cité Berthe ne sera jamais l’univers  des « Bisounours », mais y a-t-il aujourd’hui dans le monde un endroit qui le soit… ? Comme ailleurs, on continuera à parler de violence, de racisme,  de trafic, de drogue ou de « racaille »…

Il n’en demeure pas moins qu’à Berthe – comme dans d’autres villes – des femmes ont blotti dans un coin de leur âme tout ce qui avait été un pan de leur vie et que « la mer a effacé sur le rivage… ».  Elles ont attrapé à deux mains un courage parfois en miettes, refusant de prendre le chemin de la résignation, elles se sont investies complètement dans leur vie, donnant le meilleur d’elles-mêmes pour améliorer la vie de tous.

Le plus difficile, c’est de tordre le cou à tous les préjugés, de parvenir à être considérés pour ce que sont les habitants de la Cité Berthe : des gens ordinaires ! Les femmes de Femme dans la Cité en font chaque jour le pari et elles comptent bien le gagner. Comme le disait si bien le titre de l’article de Delphine Fournaud, paru en 1997 : ces femmes sont des « fées dans la cité » !

« Les femmes non seulement donnent la vie, mais elles nous transmettent la capacité de voir au-delà.  Elles nous transmettent cette capacité de comprendre le monde avec des yeux différents, d’entendre, de voir des choses avec un cœur plus créatif, plus patient, plus tendre. »

Pape François.

Par Aline Rachebeuf, auteure-reporter bénévole à Iota.

 


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