A Toulon, le CAAA Cœur de Ville forme des « alphabéticiens »

« Les étrangers, vous connaissez ? Nous, au Comité Accueil, Alphabétisation, Animation (CAAA), nous les connaissons bien. Ils sont même notre raison d’être depuis que Sœur Geneviève et Sœur Monique nous ont montré le chemin. Comme elles, nous les appelons nos amis. Ne trouvez pas cela étrange »

Extrait de La Clé n°58, d’Avril 1996, article de Yves Crépel, président de l’association.

Il est 16h, au local du CAAA, traverse des Capucins à Toulon. A gauche, une salle de cours et à droite, un petit vestibule donnant sur le secrétariat,  deux salles de cours, et une petite pièce servant un peu à tout… et où trône la photocopieuse, outil essentiel de toute transmission.

L’ensemble est d’apparence spartiate ; rien de luxueux, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a : la priorité est à la vie de ceux et celles qui viennent y chercher de quoi progresser, même à tout petits pas, dans cette nouvelle existence découverte de gré ou de force il y a plus ou moins de temps.

D’entrée, on respire tout de suite une ambiance amicale. C’est dans la bonne humeur que l’on fait des progrès, pas dans les sanctions ou les regrets. Les limites des uns se frottent aux limites des autres. C’est un peu comme le tailleur de pierres qui modèle les éléments d’un mur.

Chacun y a sa place, sa valeur, son rôle.

Comme un fait exprès, en face du CAAA, se trouve la gigantesque sculpture d’un bateau qui semble sortir de l’immeuble, avec pour figure de proue, Neptune, le dieu des mers. Cette réplique d’une frégate du XVIIIème siècle, amarrée là depuis plus de 20 ans, doit sans doute rappeler aux familiers de l’association des voyages dont ils ne tiennent guère à conserver le souvenir.

Le CAAA propose aussi des activités type « sorties découvertes »

Sait-on que parmi ces « arrivants », la plupart de ceux que la mer a amenés jusqu’à nos côtes ne veulent plus entendre parler de bateaux et refusent d’y travailler ? Pour eux, « la croisière du destin » restera gravée à jamais…

« La liberté, c’est comme… la nature, le silence, la mer, les montagnes, une promenade en mer… mais maintenant la mer, ce n’est plus la liberté : ils ont mis des frontières… » Parole d’alphabéticien*

Au CAAA, on a créé un mot autour du mot alphabétisation, pour désigner ceux qui y travaillent : ce sont les « alphabéticiens », tout comme on parle de mathématiciens ou de physiciens ! Là encore, on a misé sur le côté actif de l’expression.

Tous ceux qui viennent au CAAA ont des attentes dont beaucoup d’entre nous n’imaginent pas l’importance, habitués que nous sommes à être « nés ici, chez nous ». Eux, ils viennent du monde entier : le CAAA est un atlas à lui tout seul !

Il faut lire le poème écrit par Karina, d’origine russe, en remerciement de ce qu’elle a reçu ; ce texte termine la présentation de l’association sur son site.

« Je souhaite vous remercier beaucoup
Pour tout ce que vous faites pour nous.
 Malgré que nous soyons tous différents,
Vous êtes toujours très accueillants.
Le Chili, le Vietnam, la Thaïlande
L’Espagne, l’Italie, l’Allemagne,
L’Ethiopie, la Colombie, le Mali
Le Brésil, le Maroc, le Royaume-Uni
Le Mexique, la Pologne, la Russie
Les Philippines, le Canada, les Etats-Unis
La Guinée, l’Algérie, l’Iran
La Tunisie, le Népal, l’Afghanistan
La Lituanie, l’Ukraine, le Kirghizistan
La Corée, le Japon, le Soudan…
Etre venus de la Terre entière,
Ici, nous apprenons la langue de Molière.
Parmi vous chacun a trouvé l’amitié
Et bien évidemment, la liberté, la fraternité et l’égalité
Dans la croisière du destin, par hasard,
Nous nous sommes arrêtés chez CAAA
Pour apprendre… et partir
En gardant des bons souvenirs
De nos goûters, du café, de l’ambiance et du thé,
Et aussi de vos sourires et de votre amour
Qui franchement viennent de vos cœurs. »

Alors pour les migrants, les réfugiés, il s’agit de reconstruire toute une vie, pour ceux qui sont déjà là, il s’agit de parvenir à être avec les autres, comme les autres, tout cela pour un vivre ensemble en Europe, superbe perspective que s’est fixée cette association dont les 46 ans cette année n’ont affadi en rien l’enthousiasme et le dynamisme.

Dominique Le Pennec, présidente, et Anne Robert, coordinatrice et formatrice

Dominique Le Pennec, sa présidente, et Anne Robert, coordinatrice, toutes deux passionnées par leur mission depuis 2010, l’expriment clairement : « On n’impose pas sa façon de vivre, on fait en sorte que l’autre la comprenne et l’admette, qu’il entre dans un certain processus qui l’amènera à y adhérer et parfois à l’améliorer. Si certains comportements nous font réagir, c’est parce que nous ne les comprenons pas. »

« Avant, on était en arrière. Maintenant, on est devant, sans peur, même sur la scène. » Parole d’alphabéticien

Deux verbes s’imposent très vite à  ces « voyageurs au long cours » à la recherche d’un endroit où poser enfin sa tête et ce qui reste d’une valise renfermant quelques trésors « d’avant » :

Affronter, ce qui veut dire : ne pas reculer, aller courageusement au-devant d’un adversaire, d’un danger, les braver. Certes,  ce qu’ils vont rencontrer en arrivant en France n’a rien de comparable avec ce qu’ils ont affronté en route, mais c’est souvent pour eux  se retrouver face à un mur infranchissable devant lequel on se sent impuissant.

Adhérer, ce qui signifie se déclarer d’accord avec quelqu’un ou quelque chose.  Il y a là une prise de conscience des adhérents sur ce qu’ils sont capables de faire et de projeter de réaliser. Quand ils arrivent, ils sont reçus pendant au moins une heure pour faire connaissance et évaluer les degrés de ce qu’ils savent.  Ce premier entretien marque beaucoup la personne.

Les adhérents en phase d’apprentissage

« Au CAAA : on travaille sur l’avenir de chacun »

« On travaille sur l’avenir de chacun, on leur demande d’avoir de l’ambition. Car chacun  doit devenir acteur de son propre développement, et avoir un rôle moteur pour son apprentissage » dit Anne Robert.

Précision : au CAAA on ne parle pas d’accueillis, comme dans beaucoup d’autres associations, mais d’adhérents. L’adhésion en effet, implique une idée d’action volontaire, celle où l’on se prend en mains pour avancer.

Il y a parmi les élèves-adultes des personnes qui n’ont jamais été scolarisées. Imaginons le précipice qui s’ouvre devant elles lorsqu’il est question de renseignements administratifs, de demandes d’aides, de la scolarité de leurs enfants, de la recherche d’un emploi, d’un logement….

On est bien  loin de ce que l’on voit parfois lorsque nous avons affaire à des concitoyens qui parlent la même langue que nous. C’est là, entre autres, qu’interviennent l’écoute et la disponibilité d’esprit  de toutes les personnes qui acceptent cette mission d’accompagnement.

« Pouvoir penser, parler dans sa tête, c’est être libre ! » Parole d’alphabéticien*

Lorsque la manière de vivre change, il y a fatalement des difficultés d’intégration et il est absolument nécessaire de parvenir à savoir d’où proviennent ces difficultés récurrentes qui s’ajoutent à la barrière de la langue. Les adhérents du CAAA viennent de pays tellement différents, voire opposés !

Qui dit langue, dit aussi culture, art de vivre.

Pour tous, l’espoir va aller de pair avec le progrès. Ils réalisent peu à peu combien il est important de prendre part à la vie du pays qui les accueille et qui s’emploie à les faire acquérir tout ce qui est indispensable à leur intégration et souvent à terme à l’obtention de leur nationalité.

Anne Robert, formatrice de français/langue d’intégration, explique que « la structure du cerveau change quand on apprend à lire», et que, bien évidemment, l’âge joue un grand rôle dans cette évolution.

*Au CAAA, on a créé un « champ lexical » autour du terme alphabétisation, car il n’y avait pas de mot pour désigner ceux qui apprennent à lire et à écrire, et comme toujours la solution est venue d’eux-même : ce sont les « alphabéticiens », qui étudient l’alphabétique, tout comme on parle de mathématiciens ou de physiciens ! Là encore, on a misé sur le côté actif de l’expression.

L’équipe « Alphabétique » du CAAA s’est donc inspirée de plusieurs démarches d’alphabétisation pour en « créer » une adaptée au public et aux contraintes propres à l’association.  Il a fallu aussi créer un référentiel pour évaluer les progrès des alphabéticiens car très peu de documents existaient dans ce domaine.  Leurs recherches les ont conduits à la création de trois niveaux de compétences dans l’acquisition du lire et écrire.

Pour les personnes qui savent lire et écrire dans leur propre langue, on utilise les tests de Français Langue Étrangère associés aux niveaux européens des langues : au CAAA, une formation est assurée du débutant complet jusqu’au niveau B2 qui permet une reprise d’études souvent arrêtées par le départ en exil.

A chaque niveau, les personnes sont testées individuellement, pour un meilleur suivi ultérieur, et 5 compétences sont évaluées : compréhension orale, production orale, interaction orale, compréhension des écrits et production écrite.

Le CAAA prépare de nombreux adhérents à l’obtention des diplômes nationaux, reconnus internationalement, qui sanctionnent un niveau de langue, orale et écrite, et de culture française :

  • le DILF,  Diplôme Initial de langue française,
  • les DELF A1, A2, B1 et B2, Diplôme d’Etudes en langue française.

Le CAAA/Cœur de Ville porte également une action d’accompagnement à la scolarité pour les enfants du Centre Ancien de Toulon, qui mobilise 25 bénévoles.

Nous ne reviendrons pas dans cet article sur le fonctionnement du CAAA, car tout a été parfaitement expliqué à plusieurs reprises dans des articles que nous avons précédemment publiés et dont voici les liens :

http://iota.udv-asso.fr/toulon-cest-caaa/

http://iota.udv-asso.fr/caaa-a-nuit-de-lecture/

http://iota.udv-asso.fr/le-caaa-sur-la-toile/

http://iota.udv-asso.fr/alphabetiser-le-plus-grand-nombre/

« Les apprenants vous font confiance ! »

Telle est la dernière phrase du dépliant de l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme à destination des bénévoles.

Etre bénévole dans une association telle que le CAAA, c’est une sorte d’aventure. Il ne faut pas s’encombrer l’esprit de bagages  inutiles et d’idées toutes faites, sinon la disponibilité risque d’en pâtir. Il faut se préparer à l’écoute : écouter l’autre, ce n’est pas lui donner nos propres expériences en exemple, mais regarder la sienne et marcher un temps près de lui.

Etre bénévole, c’est un service, non un emploi. Et comme tout service, l’engagement ouvre forcément sur le côté humain de toute expérience : il y aura des difficultés, des échecs parfois, le tout compensé par des joies inattendues venues de personnes dont on pensait qu’il ne fallait pas attendre grand-chose !

Voici un poème écrit par deux adhérents le jour où la neige est tombée sur la ville :

C’est l’hiver
À Toulon
À nous la neige
À nous la joie

A h c’est froid
A britons-nous
À la chaleur du
C AAA

Au CAAA, environ 35 bénévoles, avec leurs remplaçants, suivent une formation obligatoire de 5 ou 6 jours par an. Ils ont tous le Baccalauréat. Il leur faut aussi avoir l’esprit disponible pour acquérir avec le temps un savoir-faire et une maîtrise qui correspondent à ce qu’attendent de lui les apprenants autant que l’association.

Alphabétisation, certes, mais pas seulement :  avoir l’esprit d’équipe, la connaissance des personnes accompagnées,  accepter de se remettre en question si nécessaire…

Concentration des adhérents

« Nous sommes très attachés aux valeurs qui sont les nôtres depuis plus de 40 ans : respect mutuel, convivialité, mixité sociale et culturelle, engagement fiable dans la durée, aide à la progression de chacun », peut-on lire dans la présentation du CAAA-Cœur de Ville remise à tout candidat au bénévolat.

C’est cela devenir « responsable de ce qu’on a apprivoisé ».

« Que signifie apprivoiser ? » dit le Petit Prince.

« C’est une chose trop oubliée, dit le renard, ça signifie créer des liens… »

« Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. MAIS SI TU M’APPRIVOISES, NOUS AURONS BESOIN L’UN DE L’AUTRE. Tu seras pour moi unique au monde, je serai pour toi unique au monde… »

Et plus loin :

« On ne connaît que les choses que l’on apprivoise… 

Il faut être très patient…

Voici le secret : ON NE VOIT BIEN QU’AVEC LE CŒUR, L’ESSENTIEL EST INVISIBLE POUR LES YEUX. »

Aline RACHEBOEUF, auteure/reporter bénévole pour Iota

Pour aller plus loin :

De nombreuses sorties et projets à long terme.

Fête pour les adultes : le 17 mai au Room City, rue Colbert.

Atelier théâtre pour les enfants : 20 mai dans les locaux de la Cathédrale

Petit film : un regard venu d’ailleurs..

Le 10 avril à 17h au Café Culture/Expo Photos + film

Le site internet de CAAA

CAAA sur Facebook

 


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